QUELLE FORÊT POUR NOS ENFANTS ?

5,3 Millions d’hectares en Guyane, 38 000 ha en Guadeloupe, 16 000 ha en Martinique et 100 000 ha à la Réunion, voici les surfaces de forêt publique, sans compter Mayotte, dans les outre-mer. De belles surfaces et surtout une belle diversité reconnue de tous. 80% de la biodiversité française se situent dans les départements ultramarins.

Pourtant, peu de choses sont écrites dans les derniers rapports sur la forêt française. Le rapport du Conseil Économique Social et Environnemental est sans doute le plus complet. C’est d’ailleurs fort justement que le CESE insiste sur les faibles connaissances que nous avons de ces forêts et propose que soit intégrées systématiquement les données relatives aux forêts ultramarines à chaque publication sur le thème de la forêt française.

Les forêts ultramarines sont une véritable chance pour la nation et nos territoires, la puissance publique doit pouvoir accompagner les programmes de recherches mis en place par les niveaux français, européens, voire mondiaux. Loin d’un repli des gestionnaires publics dans ses territoires, l’état et les collectivités doivent utiliser l’expertise des forestiers publics pour développer les connaissances de ces milieux précieux.

Élaboré en 1827, le code forestier est le moule structurant des pratiques actuelles. Héritier lui-même de textes plus anciens, telle l’ordonnance de Brunoy de 1346, il a été le garant sérieux de la protection des forêts jusqu’aujourd’hui. Comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, le Code Forestier faisait de la gestion forestière une gestion durable. Il a fallu pourtant au gré des changements, inclure cette notion de gestion durable dans le code forestier. Paradoxalement, c’est dans le même laps de temps que les forestiers publics constatent une dégradation de la gestion forestière.

Il est pourtant nécessaire de définir largement ce qui relève du service public donc du régime forestier. En effet, toute action qui favorise la protection ou la pérennité de la forêt doit relever du régime forestier. Le niveau d’exigence doit être élevé car c’est l’avenir des forêts, de ses habitats et des hommes (la société) qui est en jeu.

Si la politique forestière se doit d’être nationale pour assurer les indispensables péréquations, la gestion doit se faire localement au plus près des forêts avec une connaissance pointue du milieu. A une vision globale correspond une gestion locale assurée par des forestiers généralistes ouverts aux sciences humaines. La connaissance du milieu doit être approfondie pour avoir une idée la plus précise de la biodiversité. La photographie de la forêt en Guadeloupe et dans les DOM en général  ne doit pas se contenter du zoom habituel sur la production ou non de bois comme les gestionnaires publics le conçoivent aujourd’hui.

Pour nous  les acteurs locaux ont un rôle important à jouer et les citoyens doivent avoir un regard réel sur les aménagements et la gestion des forêts publiques.

Seule une gestion multifonctionnelle permet de satisfaire l’intérêt général.

Le consensus, au moins apparent, qui existe sur ce point, cache des approches très différentes voire contradictoires. Une gestion multi fonctionnelle oui… mais à quelle échelle ?

Pour les tenants de la spécialisation des espaces forestiers, la gestion multi fonctionnelle se comprend au niveau régional voire national. Pour d’autres, dans les meilleurs contextes de production ligneuse comme en Guyane, la gestion devrait être libérée de toutes les « contraintes », notamment environnementales, pour se concentrer sur une production ligneuse à outrance optimisée pour les besoins de l’industrie.

Cette vision de la gestion forestière repose sur une approche de court terme exclusivement comptable et ne tient aucun compte des réalités de nos territoires ultramarins. Les services rendus par la forêt sont inter dépendants.  Prétendre favoriser la production en s’exonérant des « contraintes » environnementales ou sociales est donc un non-sens.

Pour répondre à l’intérêt général, la gestion forestière doit être multi fonctionnelle et cette multi fonctionnalité doit s’exercer au niveau de chaque forêt. Cette exigence est d’autant plus marquée que nous vivons dans de petits pays, à l’espace à la fois très artificialisé et très peuplé, où les services rendus par la forêt ne peuvent être nulle part réduits sans effet négatif direct pour l’ensemble de la société.

La prise en compte de l’environnement est une préoccupation de plus en plus présente dans notre société. Elle se décline notamment au travers de la protection des milieux naturels et des effets du changement climatique.

Si l’on prend l’exemple de la Guadeloupe, par son importance spatiale (23% du territoire) et surtout par les services qu’elle rend à la société (protection eau, sols, air, climat, personnes, biens, paysage, production de matériaux et énergie renouvelables, biodiversité, accueil du public), la forêt publique guadeloupéenne constitue indéniablement un « bien rare » puisque unique et hautement « précieux » donc à « sauvegarder ».  La déforestation qui sévit à l’échelle planétaire, la raréfaction des énergies fossiles et la lutte contre le changement climatique vont rendre ce patrimoine indispensable de plus en plus « rare et précieux ».

Par extension, la gestion de la forêt est et sera de plus en plus une « activité sociale, essentielle et stratégique » relevant de l’intérêt général. Elle nécessite : « des investissements non rentables à court terme » et constitue à la fois « une gestion d’espace » et « une gestion à long terme » (principe de continuité).

Pour ces multiples raisons, la gestion de la forêt se doit « d’échapper à la logique du marché et à la recherche de profit ». La gestion forestière, par son objet et ses caractéristiques, répond à tous les critères qui fondent la notion même de service public. Eu égard aux demandes sociétales d’égalité et de solidarité, elle constitue donc un service public à caractère universel.
Aujourd’hui les collectivités locales peuvent légitimement se poser la question du comment entretenir et sauvegarder tous ces espaces naturels qui sont également le support d’un réel enjeu de développement économique et touristique (la Région Guadeloupe a fixé comme objectif de recevoir 1 millions de touristes chaque année).

Au vu de tous ces enjeux, mais aussi du dernier ouragan qui a traversé nos îles, ou tout simplement de la dynamique de la forêt tropicale, il parait peu opportun de réduire la voilure des organismes chargés de leur gestion comme l’on peut l’observer partout dans les DOM  (baisse des moyens alloués, des effectifs, tentation de l’État de transférer à des entreprises privées la gestion..).

Les enjeux de la politique actuelle pour la forêt publique outre-mer vont bien au-delà,  tant les convoitises et intérêts divergents font craindre une régression de la multifonctionnalité de nos forêts. Les projets divers de biomasse, de mine d’or, d’échange de forêts littorales ou de rétrocession aux assemblées territoriales, sans garantie de pouvoir de la puissance publique  pour faire respecter la législation, sont la porte ouverte à toute les dérives et à terme présentent un risque immense pour la forêt publique, pourtant indispensable pour assurer un cadre de vie vivable, durable et protecteur pour les populations de nos territoires.

La création dans chaque outre-mer d’un comité consultatif de la forêt publique, chargé de définir une stratégie cohérente, concertée, financée, et durable pour la forêt publique, permettrait d’avoir un droit de regard des citoyens sur la gestion de leur patrimoine naturel.

Association BWA DOUBOUT (Guadeloupe et DOM en général)

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